Impressions culturelles

Parmi les thèmes qui structurent le discours politique de la gauche figure celui de la culture. Avec cette grille de lecture, le lien entre la politique et la culture est très fort. Le 6 avril 2016, Jérôme Clément, président de l’Alliance française et ancien président-fondateur d’Arte, était invité sur France Culture dans l’émission méridienne de la Grande Table pour présenter son essai : l’Urgence culturelle. En quelques mots il a rappelé ce que devait être le but de toute politique : chacun doit pouvoir trouver sa place dans la société et de s’y épanouir. L’accession à cette vie « meilleure » devant passer par l’éducation et une culture cernée par le théatre, la littérature et le cinéma. Chacun de ces domaines doit être le lieu où chacun puisse venir s’y exprimer. Et ces échanges, fondés sur du « collectif », sur de l’accès à la culture, seront les ferments qui contribueront à la « réduction des inégalités ». Concrètement, faire du théatre et jouer d’un instrument de musique sont deux activités typiques de cette politique culturelle. Au passage, l’auteur de rappeler une phrase bien antérieure à Mitterand mais rappelée par ce dernier: « Le socialisme est un projet culturel. »

Plus récemment ce sont les Conférences gesticulées de Frank Lepage qui réactualisent cette obsession de la culture comme vecteur d’émancipation. Deux cultures se font concurrence, la bourgeoise et la populaire. Quand la première s’occupe d’Arts, comprendre le théatre, la peinture et la musique classique, la seconde concerne le Tour de France, Johnny Halliday et Sylvester Stallone (1). Partant de cette vision bien caricaturale, la culture populaire se propose comme objet de faire faire aux prolétaires du théatre, de la musique, de la peinture. La redondance « faire faire » a toute son importance. Car là où le bourgeois consomme de la culture en allant au musée, au théatre, au spectacle, le prolétaire est invité à faire. Dans la matrice culturelle marxisante, la démarche du bourgeois consiste à se distinguer de la plèbe en montrant ostensiblement son appartenance à une petite caste ; même s’il va assister à une représentation la plus ennuyeuse qui puisse se faire à Paris, il y va, puisque c’est l’endroit-où-il-faut-être.

Tout n’est pas à jeter dans ce constat. Cependant laissons surnager ces quelques « bourgeois » et leur urgence existentielle dans la course au mieux disant culturel et essayons de regarder la drôlerie de la démarche.

La dernière fois que je suis allé au théatre, je me suis fait avoir. Bêtement je pensais que j’allais prendre une grande bouffée d’instruction en la matière, il s’agissait de La Mouette de Tchekhov. Pour les détails technique, voir la note (2) ! Une représentation de trois ou quatre heures, je ne sais plus exactement. Les connaisseurs auront de suite mis un terme sur cette durée : une performance. Sauf que, en 2014, j’ignorais que cela pusse exister. Et c’est très naïvement que nous avons réservé nos places pour cette représentation. Peut-être que si mes parents eussent été « bourgeois », je ne serais pas tombé dans le panneau ! N’entrant ni dans la catégorie de ceux qui-vont-là-où-il-faut-être, ni dans celle de l’esthète amoureux du genre, je peux quand même dire « j’y étais », à ma plus grande désolation. Définitivement vacciné contre le théatre ; plus jamais ça. Ne me demandez pas si j’ai compris ne serait-ce qu’un soupçon de la pièce. Rien, je n’ai absolument rien compris. Mais ce qui est intéressant c’est que visiblement le public, lui, était conquis. Le mot est faible, il était en transe. Il venait d’assister à une ultra-performance comme il en existe en course à pied avec l’Ultra-trail du Mont-Blanc. L’article de Ouest-France mis en lien témoigne de cette « envolée cosmique ». Sur le fond je n’en doute pas une seconde : aller brailler du Tchekhov pendant quatre heures, il y a de quoi se prendre une bonne suée !! Mais ce public, lui, pas du bourgeois façon Franck Lepage, non, …comment dire, un public « culturo-culturel ». Je crois que l’on appelle cette catégorie, les lecteurs de Télérama ou quelquechose comme ça. Donc pas du bourgeois plein aux as qui peut s’acheter un ou deux tableaux de maîtres par mois, histoire de placer quelques économies bien mal acquises, seulement une « classe moyenne » qui veillera à bien masquer son fond prolétaire au sens classique du terme, et par là, afficher une certaine supériorité sur leurs « semblables communs des mortels » qui, eux, « n’y étaient pas » ! Les directeurs artistiques contemporains n’ont pas pour réputation d’agir au service d’une caste élitiste, cependant, le programme « Réduction des inégalités » ne devait pas opérant ce soir là !

Le projet politique qui consiste à utiliser une certaine notion de culture, populaire, au service d’une cause, « la réduction des inégalités » n’est pas sans poser quelques problèmes. Nous nous proposons d’évoquer très sommairement les prémisses qui peuvent définir les contours d’une « culture ».

Car qu’elle est-elle, sinon un vaste ensemble qui réunit des bribes hétéroclites glanées tout au long de l’existence. Ce mouvement s’inscrivant dans le temps, l’ensemble ne cesse d’augmenter, selon la volonté de chacun. Cet ensemble peut rester peu développé et, cependant, ne présumera en rien de la valeur de la personne.

Et quelles sont ces « bribes hétéroclites » ? Elles sont d’abord constituées par ce que nous transmettent nos parents, les idées communément partagées par le cercle familial, plus ou moins élargi. Parmi celles-ci, les valeurs qui enseignent les règles de bases de la vie en société : le minimum politesse à l’égard du voisinage, des commerçants et du quidam que l’on est amené à croiser à l’entrée d’une boutique. Aujourd’hui on appelle ça le respect, la bienveillance, et quand tout cela ne suffit pas, on en appellera à la gratitude. Bien sûr ces idées seront plus ou moins inculquées selon le contexte parental. Il ne fait pas l’ombre d’un doute, que là, en matière d’inégalité, tout le monde n’est pas logé à la même enseigne.

Puis viendra l’école qui apportera d’autres outils de réflexion au travers de l’enseignement des humanités. Une école qui enseignera également le sens de l’effort et du travail bien fait, une école qui entretiendra une saine émulation. Plutôt qu’un nivellement par le bas, une stimulation qui inspire chaque élève à donner le meilleur de lui-même. La question n’est pas ici la recherche d’une quelconque égalité, mais bien celle qui consiste à encourager au maximum. Ces énoncés sont évidemment frappés d’obsolescence depuis quelques décennies (3 : extrait de Farenheit 451). Reprendre la généalogie de cette évolution dépasse le sujet; force est de constater que cette école ne remplit plus guère sa fonction d’ouverture, d’éveil de la curiosité exempt de biais. De manière très pragmatique, cet éveil repose sur les enseignants. Leurs encouragements n’ont aucune valeur matérielle, ils ne se chiffrent pas comme le montant d’une subvention ou comme le prix d’une place de théatre. Ils sont immatériels, et gratuits. Pour autant, leurs impacts auront une portée infinie : ils seront à la base de la culture telle qu’elle peut être conçue. Ils ne sont pas en eux-mêmes, accès au théatre, ni accès à jouer d’un instrument de musique, mais ils sont l’outil par excellence qui ouvre un esprit singulier sur le monde et selon ses propres interrogations.

La curiosité n’est pas la caractéristique majeure des mouvements de masse ; elle est individuelle. « Je me pose une question, je cherche les réponses possibles, et chacunes d’entre elles susciteront un nouveau questionnement. Pour se faire, je n’ai pas nécessairement besoin que l’on me fasse faire du théatre si je n’en ai pas ni le goût ni l’envie, pareillement pour jouer d’un instrument. Je construis ma propre culture avec ce que la nature m’a donné ». Et ce ne sont pas les outils qui manquent pour accroître ce capital culturel. Mais lorsque l’école saucissonne les sources des savoirs qui sont à la base de la culture d’une société, l’esprit ne bénéficie plus de repères dotés d’une certaine stabilité. Dès lors, nous retrouvons malheureusement la distinction que fait un Franck Lepage : les enfants nés dans un milieu « culturellement favorisé » bénéficieront d’un recul que les autres n’auront pas. Le constat est froid, mais pas faux. Tous les points de départ ne se valent pas. Suivant la manière dont la curiosité aura été alimentée, les années qui suivront cette période scolaire pourront être mises à profit pour augmenter notre perspective de réflexion. Avec un point de départ qui n’aura pas été trop malmené, on s’apercevra vite que la perspective a une profondeur infinie.

Quand une certaine gauche radicale dénonce les inégalités perpétrées au sein d’une école qui entretiendrait le modèle bourgeois de la compétition et du statu quo des classes sociales, son école, à elle, les renforce au nom de la lutte contre les-dites inégalités. Mais elle se gardera bien de reconnaïtre cette méprise ô combien paradoxale. Aucun système n’étant idéal, nous avons tous des exemples de brimades de la part du corps professoral. Pas de tous, mais de quelques uns qui ont cependant fait assez de torts à quelques générations d’élèves. Ont-ils su, savent-ils, qu’ils sont les points focaux qui alimentent ces critiques de l’école bourgeoise inégalitaire au détriment de ceux qui s’investissent courageusement dans leur tâche ?

L’obsession de « faire faire » de la culture aux prolétaires relève d’un pur constructivisme, classique dans cette démarche de pensée. A notre époque, que l’on puisse avoir envie de faire du théatre ou de jouer d’un instrument de musique ne semble pas incongru. Bien évidemment l’esprit s’en trouvera nourri au plus haut point. Cette démarche peut très largement s’inscrire dans une relative neutralité idéologique. Cependant, une simple observation permettra de constater que « tout le monde » ne va pas « au Conservatoire », ni ne pratique l’équitation. Je fais aussi dans la caricature, il faut lui reconnaître quelques avantages… Et, en fait, et surtout, qu’est-ce que ça peut bien faire que l’on puisse, ou pas, aller au Conservatoire ou faire de l’équitation ? Cette possibilité, ou cette impossibilité, va-t-elle influer sur le bonheur de vivre ? Rien, ni personne interdit d’apprécier la musique classique. Gamin, il y avait dans notre appartement HLM quelques cassettes de musiques classiques ; j’écoutais très souvent la 7ème de Beethoven, et puis j’aimais aussi Renaud !! Eh, oui, le Renaud de Marche à l’ombre. Et puis Téléphone, et j’en passe…Celui dont l’oreille aura été éduquée à saisir les nuances musicales alimentera cette culture spécifique à l’écoute de telle sonate bien précise, quand une oreille amateure se laissera emportée par la force évocatrice d’un mouvement conduit avec brio et allégresse. Au final, qu’est-ce que ça change vraiment ?

Vouloir « snober »(4) le « bourgeois » en faisant plutôt qu’en consommant ne fait que renforcer une apparente infériorité. On fait si on en a envie. Le reste c’est…de la politique. Quant à la culture, ni personne, ni aucune institution ne peut se prévaloir d’une quelconque intuition supérieure pour dire ce qu’il faut aimer ou rejetter, quel collectif il faut préférer à un autre. L’avantage avec le constructivisme, c’est que ça fait parler. En boucle. Appliqué à la « culture », c’est le nec-plus-ultra. Comme les inégalités ne sont pas prêtes de disparaître, le bouc émissaire de la figure bourgeoise non plus ! Et le socialisme, la mouture historique comme la nouvelle préfixée d’un éco-, n’a pas davantage de prérogatives à faire valoir sur la sens à donner au terme culture !

Note

(1) Je renvoie à la Conférence que l’on peut trouver sur le site d’Etienne Chouard : Vous sentez-vous cultivés, Franck Lepage et Anthony Pouliquen ; ça dure 3h30, il faut le vouloir, je le reconnais volontiers…mais quelle performance !!

(2) La Mouette de Anton Tchekhov, mise en scène par Arthur Nauzyciel pour le Festival d’Avignon 2012. Par la recherche de ces quelques notes, ce retour sur cette « expérience » théatrale me fait réaliser que j’ai vu un ovni en la matière, une pure création destinée à être produite dans la cour d’honneur du Palais des Papes. Peut-être que sur place la compréhension eût-elle été meilleure, qui sait ? Mais pour le coup, je me range derrière une partie de l’analyse de Franck Lepage…

https://www.ouest-france.fr/normandie/vire-14500/la-mouette-enfin-la-dans-les-cieux-virois-1890365

(3) Extrait de Farenheit 451, Ray Bradbury : «  Le système scolaire produisant de plus en plus de coureurs, de sauteurs, de pilotes de courses, bricoleurs, escamoteurs, aviateurs, nageurs, au lieu de chaercheurs, de critiques, de savants, de créateurs, le mot « intellectuel » est, bien entendu, devenu l’injure qu’il méritait d’être. On a toujours peur de l’inconnu. Vous vous rappelez sûrement le gosse, qui, dans votre classe, était exceptionnellement brillant, savait toujours bien ses leçons et répondait toujours le premier tandis que les autres, assis là comme autant de potiches, le haïssaient. Et n’était-ce pas ce brillant sujet que vous choisissiez à la sortie pour vos brimades et vos tortures ? Bien sûr que si. On doit tous être pareils. Nous ne naissons pas libres et égaux, comme le proclame la Constitution, on nous rend égaux. Chaque homme doit être à l’image de l’autre, comme ça tout le monde est content ; plus de montagnes pour les intimider, leur donner un point de comparaison. » propos attribué à Beaty.

(4) Et en pensant à l’étymologie proustienne, snob, contraction de « sine nobile », sans noblesse, il faudra réfléchir à deux fois avant de croire que l’on est snob quand on s’imagine faire dans le chic…

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